Avant Mario, Nintendo fabriquait des jeux de cartes (parfois coquins)

Mis à jour : juin 25




Oui, ce jeu de cartes coquin a bien été édité par Nintendo !

Avant le succès mondial de ses consoles et de ses jeux vidéos, l'entreprise japonaise créait des jeux de cartes pour adultes.





Les premiers jeux de cartes : les "hanafuda"


En 1889 Fusajiro Yamauchi, qui a 29 ans, fonde Nintendo pour produire des "hanafuda". Ces "cartes fleurs" fabriquées à la main à partir d'écorce de mûrier sont inspirées des jeux de cartes que les missionnaires portugais apportèrent au Japon au XVIème siècle.


Dans un article intitulé "L’histoire des jeux de cartes au Japon", Arthelius explique : "En 1633, le shogun (équivalent du gouverneur chez nous), Léyasu Tokugawa, décide de fermer les frontières de son pays, seules la Hollande, la Corée et la Chine seront autorisées à commercer avec le Japon, cette réclusion durera jusqu’en 1868. Les loisirs occidentaux sont montrés du doigt et bien entendu les jeux de cartes ne sont pas épargnés. Le fait qu’il s’agisse très souvent de jeux d’argent n’aide pas à leur forger une bonne réputation.

Les joueurs ne l’entendent bien sûr pas de la même oreille, et les premières "hanafuda" ne tardent pas à apparaitre sur le sol japonais, avec leurs règles et illustrations différentes des jeux occidentaux. Transformant les jeux de cartes occidentaux en produit purement localisé aux couleurs et aux symboles du pays du soleil levant."


Ainsi, le jeu de cartes occidental est adapté à la culture locale : les figures guerrières sont remplacées par des fleurs, les couleurs (carreau, pique, coeur, trèfle) par les quatre saisons et les numéros en mois de l’année.

© Artifax Antiques


Pour l’anecdote, la boite d'hanafuda ci-dessus édité par Nintendo représente l’empereur Napoléon !


Le succès des jeux de cartes dans les milieux mafieux

Pour expliquer le succès des jeux de cartes fabriqués par Nintendo, Arthelius avance : "Yamauchi voit plus

grand, et il a bien raison. Il s’aperçoit alors qu’à cette époque les salles de jeu où l’on parie de l’argent, jaillissent un peu partout dans la capitale et à Osaka (autre ville où ses jeux sont vendus par le biais d’un ami).

Il n’est pas rare que dans ces salles, les sommes engagées sont colossales, et les joueurs pour prévenir la triche n’hésitent pas à prendre un jeu neuf à chaque nouvelle partie. (...) Par soir et pour une salle, c’était jusqu’à 50 jeux qui étaient utilisés, sachant qu’il y avait près de 70 salles de jeu dans la capitale, cela fait pas moins de 3500 jeux ! Bien sûr tout cet argent ne laissa pas de marbre la célèbre mafia japonaise : les yakuzas, assurant la propagation du jeu."

© Nintendo

Il n'est donc pas surprenant que certains motifs des cartes s'inspirent des tatouages des yakusas et pour satisfaire les joueurs exclusivement masculins, des illustrations érotiques viennent orner les jeux de cartes.


Précurseur dans le processus de production et de distribution


Au début du XXème siècle, le Japon enclenche des réformes politiques, économiques et sociales importantes. Sous la devise fukoku kyōhei qui signifie "enrichir le pays, renforcer l’armée", le pays s'engage dans une industrialisation rapide.


L'entreprise artisanale de Fusajiro Yamauchi profite de cet élan pour mécaniser la production de ses cartes de jeux, jusqu'alors réalisées à la main.


Arthelius ajoute à ce propos : " (...) Lors de la guerre entre le Japon et la Russie, (...) plusieurs prisonniers russes étaient incarcérés dans une prison près des locaux de Nintendo, et Yamauchi aurait été contacté pour produire quelques jeux de cartes pour les prisonniers russes, afin d’adoucir leur incarcération. L’idée de se procurer une machine américaine pour l’aider dans cette tâche et donc de proposer des cartes occidentales viendrait de cet épisode historique."


Fusajiro Yamauchi ne se contente pas de moderniser sa production. Il décide également d'innover dans sa méthode de distribution.


Arthelius écrit : "Jusqu’ici les jeux n’étaient vendus que dans les boutiques spécialisées, qui produisaient elles même leurs cartes, tout ceci était très localisé, réduisant par la même occasion l’expansion des jeux.

À cette époque seuls le tabac et les médicaments étaient distribués de manière nationale, Yamauchi va donc envisager très sérieusement de s’inspirer de ce modèle pour étendre son marché et ainsi atteindre de nouvelles cibles.

Pour Yamauchi, tabac et jeux font très bon ménage, d’ailleurs leurs formats de boite sont très similaires, c’est donc en toute logique qu’il contacte le président de la société Nihon Senbai (principal distributeur de tabac au Japon), qui est séduit par l’idée. C’est ainsi que l’on trouva des jeux Nintendo à côté des cigarettes dans les points de vente."


Publicité pour des cigarettes © Chūyū cigarettes, 1900


Les jeux de cartes produits de façon industrielle et distribués à grande échelle apportent une énorme popularité à Nintendo. Pendant les 40 années qui ont suivi sa création, Nintendo est la première société de cartes au Japon.


De père en beau-fils


Prenant sa retraite à l'âge de 70 ans, Fusajiro Yamauchi passe la main à son beau-fils, un de ses employés fidèles qu'il considère comme son fils adoptif. Sekiryo Kaneda, qui arrive à la tête de l'entreprise en 1929, décide de diversifier l'offre de jeux de cartes en éditant :

- des hanafuda, les cartes à jouer japonaises originales qui ont lancé l'entreprise

- des hyukunin isshu, un jeu de cartes basé sur 100 poèmes célèbres

- des iroha karuta, un jeu qui teste la mémorisation, l'écoute et les réflexes

- des cartes Trump, qui sont des cartes à jouer de style occidental


Suivant les traces de son beau-père, Sekiryo Kaneda crée une société de distribution, la Marufuku Company, Ltd. L'entreprise ne cesse de se développer et les bâtiments s'agrandissent.


La première usine Nintendo en 1889 et le siège social de Nintendo en 1933 à Kyoto. © Before Mario


De grand-père à petit-fils


En 1949 victime d'un accident, Sekiryo Kaneda demande à son petit-fils Hiroshi Yamauchi de reprendre l'entreprise familiale. Ce dernier, qui n'a que 21 ans, abandonne ses études pour obéir à la dernière volonté de son grand-père.

Cette transition houleuse provoque une grève des employés de Nintendo. Toutefois, Hiroshi Yamauchi hérite de l'intuition de ces aïeuls.

Ainsi, il réintroduit les cartes à jouer occidentales, qui n'avaient pas été vendues au Japon depuis leur interdiction en 1633. Il établit un accord de licence de cartes de jeu avec la société Disney. En 1953, il lance la première production de cartes en plastique au Japon.


Contrairement aux hanafuda traditionnels, les nouveaux jeux édités par Nintendo sont à destination des enfants et à visée éducative. Les deux jeux de cartes ci-dessous, appelés iroga game, permettent un apprentissage ludique de la lecture.


Nintendo Iroha Game Shōgaku ni-nen et Nintendo Disney Iroha Game © Before Mario


L'iroha game se compose de deux jeux de cartes de 48 cartes chacun. Celles-ci contiennent soit une phrase en japonais (cette phrase peut être un proverbe ou un dicton) soit une illustration accompagnée d'une syllabe. Chacune des 48 phrases commence par une syllabe différente. Un joueur lit la phrase d'une carte et les joueurs doivent le plus rapidement possible retrouver la carte correspondant à la syllabe prononcée.


Des jeux de cartes qui préfigurent les futurs jeux vidéos ?


Un autre jeu très populaire à cette époque est l'ehon trump.


L'excellent blog "Before Mario" décrit ce jeu en ces termes : "Livrées dans des étuis en forme de télévision, ces cartes (en plus de leur fonction de carte à jouer habituelle), sont utilisées pour créer votre propre dessin animé. La série Ehon Trump met en avant des personnages Disney (Donald Duck, Mickey Mouse, Bambi) et des héros japonais comme Obake no Qtarō, Space Ace et Spaceboy Soran.



Chaque pack Ehon Trump contient 52 cartes à jouer, 2 cartes joker et un livret d'histoire. Les cartes sont scellées avec un timbre fiscal, requis pour jouer aux cartes au Japon jusqu'en 1989



Le livret d'histoire contient un texte pour chacune des cartes, écrit dans le style traditionnel japonais de droite à gauche et de haut en bas.



Le même paragraphe figure sur la carte, sous l'image, afin que le joueur puisse lire l'histoire en feuilletant les cartes.


Le joueur peut également raconter l'histoire à un auditoire.

Pour ce faire, il place le boîtier qui représente une télévision à la verticale et montre les cartes une par une, pendant qu'il lit l'histoire figurant dans le livret.

Deux fentes dans le haut du boîtier permettent de faire défiler les cartes sans avoir besoin d'ouvrir le boîtier.

Une ouverture à l'arrière du boîtier permet de pousser la carte avec l'index. (...)

Les images s'adaptent parfaitement à l'écran de la mini télévision. Avec un peu d'imagination, le joueur crée sa propre émission de dessins animés."


Le jeu qui sauve l'entreprise Nintendo


Au fil des années, Hiroshi Yamauchi étend l'activité de l'entreprise à des marchés non liés aux jeux : compagnie de taxis, chaîne d'hôtels, industrie alimentaire... La multiplication des activités, qui se révèlent être des échecs, met en péril l'entreprise familiale.


Le journaliste D.S Cohen raconte dans l'article "The History of Nintendo Video Games" : "Lors d'une visite à la chaîne de montage de fabrication de jeux de cartes (...), Hiroshi remarque qu'un ingénieur de maintenance de bas niveau nommé Gunpei Yokoi joue avec un bras extensible qu'il a conçu et construit. Hiroshi comprend immédiatement le potentiel de l'objet. Il en fait un jeu, le Ultra Hand, qu'il produit en masse."


Ultra Hand est un succès immédiat. Le premier jouet de Nintendo est vendu à plus d’un million d’exemplaire !

"Gunpei Yokoi passe du service de maintenance à celui de la recherche et développement des jeux.

Le partenariat entre Yokoi et Hiroshi relance Nintendo (...). Hiroshi devient l'homme le plus riche du Japon mais les choses se sont terminées tragiquement pour Yokoi" conclut D.S Cohen.